Le miroir dérangeant du colorisme

Le miroir dérangeant du colorisme

Depuis quelques jours, un débat vif et parfois inconfortable traverse Facebook au Gabon. Un débat qui ne parle pas seulement de beauté, mais de hiérarchies invisibles, de blessures silencieuses et de normes profondément ancrées. Au centre de cette discussion : une publication d’Amalia Myboto, déclenchée par une scène en apparence anodine, presque banale une voiture circulant à Libreville avec l’inscription : « FEMME CLAIRE, MON COMBAT ».

Ce qui aurait pu passer pour une plaisanterie de plus, une phrase jetée au vent comme on en voit tant sur les routes et les réseaux sociaux, a pourtant mis le doigt sur une réalité que beaucoup préfèrent ignorer. Car comme Amalia Mboto le souligne avec justesse, les discriminations ne commencent que rarement par des actes violents ou ouvertement assumés. Elles commencent souvent par des rires, par des slogans, par des « blagues » que l’on invite à ne pas prendre au sérieux.

Le cœur de son propos n’est pas l’intention supposée du conducteur de cette voiture. Elle ne cherche pas à le diaboliser, ni à lui prêter une volonté consciente d’exclure ou de rabaisser. Et c’est précisément là que son analyse touche juste : le colorisme ne fonctionne pas toujours par haine déclarée, mais par inconscient collectif. Il s’installe doucement, s’infiltre dans les discours quotidiens, se banalise à force d’être répété, jusqu’à devenir une norme acceptée.

Le colorisme, contrairement à ce que certains commentaires ont tenté de minimiser, n’est ni une simple préférence esthétique ni une opinion personnelle. Il s’agit d’une forme de discrimination fondée sur la nuance de la peau, qui opère souvent au sein même des communautés noires. En valorisant systématiquement les peaux claires, on relègue implicitement les peaux foncées à une position inférieure, moins désirable, moins valorisée, moins aimée.

C’est ce mécanisme que la publication met en lumière : élever un type de femme au détriment des autres, même sans intention consciente, crée mécaniquement une insécurité chez celles qui ne correspondent pas à ce modèle dominant. Le message « FEMME CLAIRE, MON COMBAT » n’existe pas dans le vide. Il s’inscrit dans un environnement social où les femmes dark skin sont déjà confrontées à des remarques, des comparaisons, des injonctions à changer leur peau, leur apparence, leur identité.

Plusieurs commentaires pertinents sous sa publication ont d’ailleurs rappelé une vérité dérangeante : une jeune fille qui grandit en voyant ce type de message peut finir par intégrer l’idée que l’amour, le désir et la reconnaissance passent par une peau plus claire. Ce n’est pas une théorie abstraite. C’est un conditionnement progressif. Un slogan répété devient une croyance. Une croyance normalisée devient une pression sociale.

C’est ainsi que certaines pratiques comme la dépigmentation trouvent un terrain fertile. La dépigmentation ne naît pas d’un caprice individuel ou d’un simple choix esthétique isolé. Elle est souvent la conséquence d’années de messages implicites et explicites qui laissent entendre que la peau naturelle n’est pas suffisante, qu’elle doit être corrigée, éclaircie, améliorée pour être digne d’amour ou de considération.

Dans les échanges suscités par la publication, certains internautes ont tenté de relativiser le débat en invoquant la liberté de préférence. « Chacun a ses goûts », ont-ils écrit. Un argument que même Amalia ne nie pas. Elle précise d’ailleurs qu’elle ne cherche ni validation ni approbation de la part de ceux qui revendiquent ces préférences. Le problème commence lorsque ces préférences cessent d’être intimes pour devenir des messages publics, revendiqués, affichés comme des combats.

À partir de là, il ne s’agit plus d’une affaire individuelle, mais d’un phénomène collectif. Les mots prennent du poids. Ils façonnent des imaginaires. Ils créent des normes. Et surtout, ils laissent des traces durables chez celles et ceux qui les reçoivent sans toujours avoir les outils pour les déconstruire.

Certains commentaires critiques ont accusé Amalia Myboto d’exagération, voire de victimisation. Mais d’autres, tout aussi nombreux, ont salué le courage de nommer une réalité que beaucoup vivent sans jamais oser l’exprimer publiquement. Des femmes ont partagé leurs propres expériences : remarques sur leur teint dès l’enfance, comparaisons au sein même de la famille, injonctions à « s’éclaircir » pour être plus belle, plus désirable, plus acceptée.

Ce débat a également mis en évidence une confusion fréquente entre humour et violence symbolique. Comme l’a rappelé là jeune femme, de nombreuses discriminations ont longtemps été justifiées au nom de l’humour. Le rire devient alors un bouclier qui empêche toute remise en question. Celui qui s’en offusque est accusé d’être trop sensible, trop radical, incapable de comprendre une plaisanterie. Pourtant, toutes les blagues ne sont pas neutres. Certaines construisent des hiérarchies. D’autres légitiment des exclusions.

Au fond, ce que révèle cette séquence médiatique, c’est une société gabonaise en pleine interrogation sur ses propres contradictions. D’un côté, une fierté noire revendiquée, une célébration de l’identité africaine. De l’autre, des normes héritées de l’histoire coloniale et postcoloniale, qui continuent de valoriser la clarté de la peau comme un idéal.

La publication n’a pas apporté de réponses définitives, et ce n’était pas son objectif. Elle a ouvert un espace de parole, parfois inconfortable, parfois conflictuel, mais nécessaire. Elle a rappelé que certaines violences ne crient pas, ne frappent pas, ne s’imposent pas frontalement. Elles s’insinuent, doucement, jusqu’à devenir normales.

En ce sens, le débat sur le colorisme dépasse largement une inscription sur une voiture ou une polémique sur Facebook. Il interroge notre responsabilité collective face aux messages que nous diffusons, aux blagues que nous relayons, aux modèles que nous glorifions sans les questionner. Il nous oblige à regarder en face ce que certaines phrases, même dites en riant, produisent sur celles qui les reçoivent en silence.

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