Société

« Les Gabonais sont paresseux » : le procès viral qui oublie de convoquer les faits

L’activiste Bienvenue Nziengui Ntoutoume, connu sous le nom de « Chocolat des filles », a déclenché une polémique en présentant les Gabonais comme paresseux par comparaison avec des travailleurs étrangers. La formule tient dans une vidéo. La réalité du marché du travail, elle, refuse obstinément de tenir dans un slogan.

Jocelyn Louis Ngoma, secrétaire général de la Fédération des travailleurs du Gabon, a contesté cette généralisation. Il estime que certaines entreprises profiteraient de la vulnérabilité économique ou administrative de travailleurs étrangers pour imposer des salaires faibles et des conditions dangereuses. Il a notamment réagi à une vidéo montrant un ouvrier près d’un coffrage suspendu, apparemment sans harnais visible. Le lieu, l’entreprise, l’identité et la nationalité de l’homme n’étant pas établis, cette séquence ne permet ni d’accuser un employeur précis ni d’en tirer une statistique nationale.

C’est justement le problème : une image devient une preuve, une expérience personnelle devient une étude, puis tout un peuple reçoit sa fiche d’évaluation. Aucune donnée citée dans cette polémique ne démontre l’existence d’une « paresse » propre aux Gabonais. Ce mot mélange des réalités très différentes : refus d’un salaire insuffisant, manque de qualification, inadéquation entre diplômes et emplois, pénurie d’offres, recrutement par réseau ou mauvaise organisation des entreprises.

Défendre la dignité des travailleurs gabonais ne consiste pas davantage à transformer les immigrés en adversaires. Un salarié étranger précaire qui accepte un travail dangereux peut lui-même être victime. La concurrence devient déloyale lorsque l’employeur contourne les règles, sous-déclare, ne protège pas ou utilise la situation administrative d’un travailleur comme moyen de pression.

Le débat peut toutefois avoir une utilité : obliger le pays à regarder la valeur réellement accordée au travail. Les entreprises doivent-elles mieux former et mieux rémunérer ? Les demandeurs d’emploi doivent-ils parfois accepter davantage de mobilité et développer des compétences pratiques ? Oui. Mais le Gouvernement doit fournir les arbitres : inspection du travail équipée, statistiques crédibles, sanctions applicables, formation alignée sur les besoins et règles identiques pour toutes les entreprises.

L’avantage d’une politique plus ferme serait double : protéger les Gabonais comme les étrangers et empêcher que la précarité serve de modèle économique. Le risque d’une réponse mal pensée serait de glisser vers la stigmatisation, les contrôles arbitraires ou une préférence nationale de façade laissant intactes les mauvaises pratiques patronales.

Le Secrétariat général du Gouvernement pourrait coordonner Travail, Formation professionnelle, PME, Immigration et Statistique autour d’indicateurs publics : postes vacants, salaires proposés, accidents, infractions constatées, besoins en compétences et suites données aux contrôles. Faute de données, chacun continuera d’apporter son anecdote et de l’appeler vérité nationale.

Le Gabonais n’a pas besoin d’un certificat collectif de courage, pas plus que l’étranger d’un soupçon collectif. Le marché du travail a besoin de règles, de compétences, de salaires décents et d’entreprises responsables. Le reste est du bruit — très partageable, mais peu productif.

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