Economie

CRÉDITS CARBONE : LE GABON VEND SIX MILLIONS DE TONNES DE CO₂… MAIS À QUEL PRIX ?

Le Gabon a signé le 3 novembre ses premiers accords de commercialisation de crédits carbone juridictionnels avec SEFE, entreprise énergétique détenue par l’État allemand. Environ six millions de tonnes de CO₂ sont concernées. La forêt commence donc à produire autre chose que de belles déclarations internationales. Reste la question que tout contribuable pose au marché : combien cela rapporte-t-il et qui touchera quoi ?

Ces crédits proviennent de la préservation des forêts gabonaises et sont annoncés comme éligibles au programme CORSIA, mécanisme de compensation destiné au secteur aérien. Les premières livraisons sont prévues au plus tard au premier trimestre 2027. La Présidence assure que l’opération repose sur des procédures de vérification et de traçabilité et précise que le Gabon ne vend ni ses terres ni ses forêts.

L’avantage est sérieux. La capacité d’absorption de carbone du pays peut devenir une source de revenus, diversifier une économie encore dépendante des matières premières et donner une valeur financière à la conservation. Si l’argent est correctement investi, il peut soutenir les communautés forestières, financer la surveillance des massifs, créer des emplois verts et renforcer la position du Gabon dans les négociations climatiques.

Mais un crédit carbone n’est pas un billet tombé d’un arbre. Le prix unitaire, la valeur totale du contrat, les frais d’intermédiation, les conditions de livraison et les obligations de l’acheteur n’ont pas été rendus publics dans les informations disponibles. Sans ces éléments, impossible d’évaluer si le pays valorise correctement son actif climatique. La qualité environnementale doit également être démontrée dans le temps : il faut prouver que les réductions sont réelles, mesurables, additionnelles et qu’elles ne sont pas comptées deux fois.

Autre point sensible : les revenus revenant à l’État seront cantonnés dans l’attente du cadre réglementaire national. C’est prudent, mais cela confirme que la voiture commerciale a démarré pendant que le code de la route est encore en rédaction. Le mécanisme annoncé de partage avec les communautés devra préciser les bénéficiaires, les pourcentages, les critères de répartition, les contrôles et les voies de recours.

Le gouvernement peut tirer un bénéfice historique de ces accords. Il prendrait cependant un risque politique majeur en laissant l’opacité entourer les prix et l’utilisation des recettes. Le Secrétariat général du Gouvernement doit accélérer et sécuriser les textes nécessaires, coordonner Environnement, Économie et Finances, puis veiller à leur publication intelligible. Une nouvelle rente sans règles publiques reproduirait les vieux réflexes sous une étiquette verte.

Le Gabon ne vend pas sa forêt, affirme l’exécutif. Très bien. Il doit maintenant montrer qu’il ne brade pas non plus le service climatique qu’elle rend. Six millions de tonnes, c’est un chiffre impressionnant. Sans prix, sans clé de partage et sans tableau de bord, cela reste surtout une très grosse bulle d’air.

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