Société

Vie chère au Gabon : 49 postes de contrôle, des transporteurs à bout et la menace du carburant… Qui paie finalement la facture ?

Entre les prélèvements dénoncés sur les routes, les marchandises qui se détériorent et la perspective d’une hausse du carburant, les transporteurs de vivres frais mettent en lumière un mécanisme souvent oublié de la vie chère au Gabon. Et si le prix des aliments se décidait bien avant leur arrivée sur les marchés ?

De la frontière au marché, un parcours qui coûte cher

On cherchait les responsables de la vie chère dans les marchés, chez les commerçants, dans les marges des grossistes ou encore dans notre dépendance aux importations. Mais les transporteurs de marchandises viennent de mettre le doigt sur une autre réalité : le parcours parfois coûteux et interminable des produits alimentaires avant leur arrivée dans les assiettes des Gabonais.

Réunis face à la presse fin octobre, des transporteurs assurant notamment l’approvisionnement de Libreville depuis le Cameroun ont dénoncé la multiplication des postes de contrôle et des sommes qui leur seraient réclamées le long des routes nationales.

Le chiffre avancé est saisissant : 12 postes de contrôle en 2007, contre 49 aujourd’hui entre la frontière nord et Libreville, selon le témoignage d’un transporteur. Police, gendarmerie, administrations des transports, du commerce, services sanitaires et collectivités locales : les intervenants se succéderaient au fil des kilomètres.

Contrôler les véhicules, vérifier les documents, garantir la sécurité routière et protéger les consommateurs est parfaitement légitime. Mais lorsque les contrôles se multiplient au point de ralentir la circulation des marchandises et de favoriser des prélèvements irréguliers, leur utilité économique mérite d’être interrogée.

Le racket présumé : un impôt invisible sur le panier de la ménagère

Selon les transporteurs, certains agents exigeraient des versements pouvant atteindre 10 000 FCFA pour autoriser le passage d’un camion, indépendamment des formalités réglementaires.

Ils dénoncent également des pénalités importantes au pont-bascule, parfois de plusieurs centaines de milliers de francs CFA, ainsi que des immobilisations qui provoqueraient la détérioration des denrées périssables.

Ces accusations doivent naturellement faire l’objet de vérifications et d’enquêtes. Toutes les amendes ne constituent pas des abus, et un contrôle de surcharge peut répondre à un véritable impératif de sécurité.

Mais une question demeure : qui finit par payer ces coûts supplémentaires ?

Le transporteur ? Le grossiste ? Le détaillant ?

Ou, finalement, la ménagère qui achète ses tomates, ses oignons, ses plantains et ses pommes de terre sur les marchés de Libreville ?

Dans une chaîne commerciale, les coûts ne disparaissent pas miraculeusement. Ils sont absorbés par les marges, transmis aux clients ou provoquent l’abandon de certaines activités.

Lorsque la marchandise arrive plus chère, ou lorsqu’une partie de celle-ci a été perdue pendant le transport, le commerçant doit tenter de préserver l’équilibre économique de son activité.

C’est ainsi qu’un dysfonctionnement administratif, voire une pratique abusive lorsqu’elle est avérée, peut devenir une composante du prix payé par le consommateur.

Et maintenant, le carburant : la double peine ?

À cette situation vient s’ajouter l’incertitude autour d’une révision des prix du carburant.

Une grille tarifaire diffusée dans la presse prévoit de faire passer le litre de gasoil de 575 à 705 FCFA, soit une augmentation de 22,6 %, et celui d’essence de 595 à 735 FCFA, soit 23,5 %.

Toutefois, au 2 novembre, des informations contradictoires circulaient sur l’application effective de cette grille, certains médias rapportant que les tarifs à la pompe étaient restés inchangés.

L’enjeu économique, lui, ne fait guère de doute.

Si une hausse de cette ampleur entrait en vigueur, le transport des marchandises pourrait coûter davantage. Pour un camion consommant 200 litres de gasoil sur une opération de transport, le surcoût direct atteindrait 26 000 FCFA.

Et cela, avant les autres charges de transport, les éventuelles immobilisations et les prélèvements dénoncés sur les routes.

Le risque serait alors de voir les commerçants ajuster leurs prix pour préserver leurs marges, tandis que les ménages subiraient une nouvelle pression sur leur pouvoir d’achat.

Bien entendu, une hausse de 22,6 % du gasoil ne signifie pas une hausse équivalente des prix alimentaires. Le carburant n’est qu’une composante du coût final. Mais pour des circuits d’approvisionnement déjà fragilisés, toute augmentation supplémentaire peut devenir difficile à absorber.

Réduire les importations pour favoriser l’agriculture gabonaise : une stratégie cachée ?

Une autre interrogation mérite d’être posée.

Le Gabon affiche depuis des années l’ambition de développer sa production agricole, de renforcer sa souveraineté alimentaire et de réduire sa dépendance aux produits importés.

Dans ce contexte, le renchérissement du transport des marchandises importées pourrait-il indirectement favoriser les producteurs nationaux ?

Sur le papier, le raisonnement peut sembler séduisant : si les produits importés deviennent plus chers, les produits locaux pourraient gagner en compétitivité.

Mais cette logique comporte une faiblesse fondamentale.

Rendre les importations plus coûteuses ne suffit pas à rendre l’agriculture nationale plus productive.

Encore faudrait-il que les producteurs gabonais disposent de terres accessibles, de financements, d’équipements, de routes agricoles praticables, de moyens de stockage et de circuits de commercialisation efficaces.

Surtout, les agriculteurs gabonais utilisent eux aussi des véhicules et du carburant pour acheminer leurs récoltes vers les marchés.

Une hausse généralisée du coût du transport pourrait donc pénaliser simultanément les produits importés et les produits locaux.

Il serait prématuré de prétendre que l’État organise volontairement le renchérissement des importations pour favoriser la production nationale. Aucun élément disponible ne permet d’établir une telle intention.

Mais si la souveraineté alimentaire constitue réellement l’objectif poursuivi, la méthode mérite débat : faut-il rendre les produits étrangers plus chers ou permettre aux produits gabonais de devenir plus abondants, compétitifs et accessibles ?

L’État a aussi des arguments, mais où sont les compensations ?

Le débat sur le carburant ne saurait se limiter à une opposition entre les autorités et les consommateurs.

Le maintien artificiel des prix représente une dépense importante pour les finances publiques. Selon les chiffres présentés en Conseil des ministres le 8 octobre 2026, le mécanisme de stabilisation aurait coûté 30 milliards de FCFA à l’État pour le seul mois de septembre.

Réduire cette charge pourrait libérer des ressources pour les infrastructures, l’éducation, la santé ou le soutien à la production agricole.

L’argument budgétaire existe donc.

Mais une économie réalisée dans les comptes de l’État peut devenir une dépense supplémentaire dans le budget des ménages.

Et c’est précisément là que se pose la question de l’accompagnement.

Quelles mesures sont envisagées pour les transporteurs de denrées alimentaires ? Quelles dispositions permettront d’éviter des augmentations injustifiées des prix ? Comment protéger les ménages les plus modestes ? Et comment s’assurer que les éventuelles économies budgétaires seront effectivement orientées vers des investissements utiles ?

Sans réponses concrètes, le risque est de déplacer la charge financière de l’État vers les consommateurs, sans amélioration immédiate de leur quotidien.

Avant de demander davantage d’efforts aux Gabonais, pourquoi ne pas supprimer les coûts abusifs ?

Le témoignage des transporteurs ouvre finalement une question plus embarrassante.

Si les pouvoirs publics souhaitent maîtriser la vie chère, pourquoi ne pas commencer par examiner tous les coûts évitables qui pèsent sur la circulation des produits alimentaires ?

Un audit des postes de contrôle, une clarification des prélèvements légaux, une meilleure transparence des sanctions, des mécanismes de dénonciation des pratiques abusives et un contrôle effectif des agents concernés constitueraient déjà des pistes concrètes.

La modernisation des contrôles routiers pourrait également permettre de concilier sécurité, respect des réglementations et fluidité des échanges commerciaux.

Car la lutte contre la vie chère ne consiste pas seulement à surveiller les prix affichés sur les étals. Elle suppose aussi de comprendre comment ces prix se forment.

Le véritable enjeu : produire davantage, transporter moins cher et protéger le consommateur

Le Gabon ne peut pas construire durablement sa souveraineté alimentaire sur le seul renchérissement des produits venus de l’extérieur.

La compétitivité nationale se construit par l’investissement, la productivité, l’accès au financement et la réduction des coûts logistiques.

Quant aux transporteurs, leurs accusations appellent une réponse documentée des administrations concernées. Car si les pratiques dénoncées sont confirmées, elles représenteraient non seulement un problème de gouvernance, mais également un obstacle direct à la compétitivité de l’économie.

Au fond, les Gabonais ne demandent pas que les produits importés soient artificiellement moins chers que les produits locaux. Ils souhaitent pouvoir acheter de quoi se nourrir à des prix compatibles avec leurs revenus.

Et si la question de la vie chère commençait finalement sur nos routes, bien avant les marchés ?

Avant de demander aux ménages de payer davantage, encore faut-il s’assurer qu’ils ne paient pas déjà le prix de dysfonctionnements que l’État pourrait corriger.

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