Digital Days, Digital Week, OSIANE : comment l’État gabonais peut-il développer un écosystème numérique s’il concurrence ceux qui l’animent ?

Au Gabon, nous avons parfois cette étrange manière d’encourager les initiatives privées : nous les applaudissons lorsqu’elles émergent, nous les accompagnons lorsqu’elles réussissent, puis nous semblons les oublier lorsque vient le moment de leur donner les moyens de durer. L’histoire des Digital Days Gabon mérite, à ce titre, qu’on s’y attarde.
Du 20 au 22 juin 2024, l’association Jeunesse Dynamique et Engagée pour le Gabon (JDEG) organisait, à la Baie des Rois de Libreville, les Digital Days Gabon. Trois journées entièrement consacrées à l’écosystème numérique national, réunissant entrepreneurs, startups, institutions, opérateurs économiques, professionnels du digital et grand public.
Au programme : expositions, panels, démonstrations technologiques, formations, concours d’innovation et prestations culturelles. L’ambition était simple : offrir aux talents gabonais une plateforme d’expression, de rencontres et d’opportunités.
Le ministère de l’Économie numérique de l’époque avait accompagné cette initiative associative, conformément à sa vocation de soutien et de promotion de l’écosystème. Un partenariat public-associatif qui aurait pu devenir un modèle.
Parmi les participants et panelistes figurait un certain, Mark-Alexandre Doumba, alors acteur de cet écosystème et aujourd’hui ministre de l’Économie numérique.

Deux ans plus tard, le ministère organise sa propre Semaine du numérique, baptisée Gabon Digital Week, du 26 au 30 octobre 2026.
Le programme ressemble, sur plusieurs aspects, à celui des Digital Days : village numérique, stands d’exposition, panels, présentations d’innovations, rencontres professionnelles et valorisation des startups. La nouvelle manifestation intègre certes une importante dimension institutionnelle et internationale, mais elle reprend également cette vocation de rassemblement et d’animation de l’écosystème local.
Rien de condamnable, a priori. L’État a parfaitement le droit de promouvoir l’économie numérique.
Mais une question se pose : pourquoi repartir de zéro quand une initiative nationale existait déjà ?
2025 : une deuxième édition qui n’aura jamais lieu
Portée par le succès de 2024, l’association JDEG avait entrepris, dès 2025, les démarches nécessaires à l’organisation d’une nouvelle édition des Digital Days.
Plusieurs partenaires et participants 2024 avaient manifesté leur intérêt.
L’édition 2025 n’était donc pas une simple idée lancée en l’air. Elle faisait déjà l’objet de démarches structurées auprès de partenaires institutionnels. Mais, selon JDEG, les sollicitations adressées au ministère de tutelle sont restées sans suite. L’événement n’a finalement pas eu lieu.
Était-ce une simple absence de réponse administrative ? Un défaut de coordination ? Une divergence de priorités ? Ou faut-il y voir les prémices d’une volonté de reprendre institutionnellement une initiative qui avait démontré son potentiel ?
À ce stade, rien ne permet d’affirmer l’existence d’un sabotage délibéré. Mais la succession des faits mérite au minimum une explication.
Car lorsqu’une initiative associative disparaît après avoir sollicité l’accompagnement de sa tutelle, avant qu’une manifestation comparable soit lancée par cette même institution, le questionnement est légitime.
OSIANE au Congo : quand chacun reste à sa place
Il suffit pourtant de regarder de l’autre côté de notre frontière.
En République du Congo, le salon international OSIANE, initié par l’ONG PRATIC, s’est progressivement imposé comme l’un des grands rendez-vous du numérique en Afrique centrale.
Depuis 2017, cet événement a traversé les années, mobilisé des entreprises, des institutions, des investisseurs et des partenaires internationaux.
Sa longévité tient notamment à une organisation dans laquelle le promoteur associatif demeure au cœur du projet, tandis que les institutions publiques contribuent à son rayonnement.
L’État accompagne, soutient et valorise. Il ne se substitue pas nécessairement à ceux qui ont pris le risque d’initier.
Un événement construit autour d’une association peut survivre aux remaniements ministériels et aux changements de titulaires des portefeuilles gouvernementaux. C’est précisément cette continuité qui lui permet de développer son identité, sa réputation, son réseau de partenaires et sa crédibilité internationale.
Et voici le paradoxe.
Le programme de la Gabon Digital Week prévoit, le 27 octobre 2026, une présentation d’OSIANE et la signature d’un partenariat, alors que le salon annonce déjà un rendez-vous à Libreville en avril 2027.
Nous serions donc capables d’accueillir et de soutenir le développement au Gabon d’un salon associatif venu du Congo, sans avoir préalablement consolidé une initiative associative gabonaise poursuivant des ambitions comparables ?
Il ne s’agit évidemment pas de s’opposer à OSIANE. Son arrivée au Gabon peut constituer une excellente opportunité de coopération régionale.
Mais pourquoi ne pas avoir envisagé une complémentarité avec les Digital Days ? Pourquoi ne pas associer leurs initiateurs à cette dynamique ?
L’inclusion dont nous parlons tant devrait aussi commencer par la reconnaissance de ceux qui ont déjà entrepris.
Un ministère doit-il devenir organisateur d’événements ?
C’est probablement la question la plus importante.
Un ministère a pour mission de définir, conduire et évaluer une politique publique. Il doit créer les conditions favorables au développement de son secteur, accompagner les acteurs, faciliter les investissements, soutenir l’innovation et assurer la cohérence des interventions publiques.
Cela n’interdit évidemment pas à un ministère d’organiser des conférences, des rencontres officielles ou des événements stratégiques.
Mais lorsqu’il s’agit de salons professionnels, d’expositions commerciales, de rencontres entrepreneuriales ou de manifestations destinées à animer durablement un écosystème, la logique devrait être de privilégier les acteurs du secteur.
Pourquoi ne pas lancer des appels à projets ? Pourquoi ne pas labelliser les initiatives existantes ? Pourquoi ne pas mettre les ressources publiques au service de leur consolidation plutôt que de créer systématiquement de nouveaux événements institutionnels ?
Une autre question, plus sensible, mérite également d’être posée.
Les grands événements attirent des sponsors, des financements, des partenariats et des budgets parfois importants. La tentation de contrôler directement ces manifestations est-elle seulement liée à la volonté de leur donner une visibilité politique ? Existe-t-il également des considérations financières ?
Aucun élément ne permet ici de conclure à des intérêts particuliers. Mais la transparence sur la gouvernance, les financements et les modalités de sélection des partenaires reste une exigence légitime.
Car les institutions publiques ne devraient pas disposer d’avantages structurels pour concurrencer les acteurs qu’elles sont censées développer.
Comment encourager l’initiative si sa réussite devient un risque ?
Le Gabon ne manque ni de talents, ni de créativité, ni d’ambition.
Ce qui manque souvent, c’est un environnement permettant aux initiatives de survivre à leurs premières éditions, à leurs premiers succès et aux changements politiques.
Organiser un événement demande du courage. Il faut convaincre des partenaires, mobiliser des sponsors, engager sa réputation, prendre des risques financiers, coordonner des équipes et construire patiemment la confiance.
Lorsque cette initiative fonctionne, l’attente légitime de ses promoteurs n’est pas que l’État s’en empare, mais qu’il contribue à lui donner une nouvelle dimension.
Quel message adresse-t-on aux entrepreneurs lorsque l’institution qui devrait les accompagner se retrouve en situation de concurrence avec eux ?
Faut-il demain hésiter à présenter ses projets aux pouvoirs publics, par crainte de les voir reproduits sans leurs initiateurs ?
C’est précisément ce type de défiance qui fragilise un écosystème.
On ne peut pas, d’un côté, appeler les jeunes à entreprendre, et de l’autre, créer les conditions dans lesquelles l’initiative privée ou associative risque de s’effacer devant l’initiative institutionnelle.
La souveraineté commence aussi par la confiance accordée aux acteurs nationaux
La Gabon Digital Week a choisi trois mots pour définir son ambition : « Souveraineté, Inclusion, Innovation ».
Trois notions essentielles. Mais trois notions qui doivent aussi se traduire dans les méthodes de gouvernance.
La souveraineté numérique ne se limite pas au contrôle des données, aux infrastructures technologiques ou à la maîtrise des réseaux. Elle implique également la capacité d’un pays à faire émerger ses propres acteurs et à préserver les initiatives qu’ils construisent.
L’inclusion ne consiste pas seulement à inviter des startups à occuper des stands. Elle signifie aussi leur donner une véritable place dans la conception, la conduite et la gouvernance des projets qui concernent leur avenir.
Quant à l’innovation, elle ne peut prospérer durablement dans un environnement où les acteurs craignent que leurs idées deviennent, une fois reconnues, des projets institutionnels dont ils seraient absents.
Il ne s’agit donc pas de contester l’organisation de la Gabon Digital Week. Il s’agit de questionner le modèle de développement de notre écosystème numérique.
Le ministère aurait pu construire un rendez-vous politique et stratégique autour d’une initiative associative existante, en lui apportant une dimension internationale, des moyens supplémentaires et une reconnaissance institutionnelle. Ou, à défaut, instaurer une complémentarité claire entre les deux manifestations.
Ce choix aurait envoyé un signal puissant aux entrepreneurs gabonais : l’État ne vient pas prendre votre place lorsque vous réussissez ; il vient vous aider à aller plus loin.
Un ministre passe. Une administration demeure. Mais un écosystème ne se construit véritablement que lorsque ses acteurs disposent de la confiance, de la liberté et de la stabilité nécessaires pour inscrire leurs initiatives dans la durée.
Finalement, la question dépasse les Digital Days, la Digital Week et même OSIANE.
Comment prétendre développer un écosystème lorsque ceux qui doivent le réguler, le soutenir et le promouvoir deviennent les concurrents de ceux qui l’animent ?
Le récent cas de la SING aurait pourtant du faire école sur cette question.
Et surtout, à quoi sert de célébrer l’innovation pendant cinq jours si l’on ne sait pas accompagner ceux qui innovent pendant les 360 autres ?





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