Ali Bongo avait réussi à unir les Gabonais contre lui. Oligui Nguema les poussera-t-il à se déchirer entre eux ?

Le Gabon face à ses fractures politiques, sociales et identitaires.
Ali Bongo avait réussi un exploit politique presque inédit : celui de fédérer contre lui des Gabonais que tout semblait pourtant opposer. Des divergences ethniques aux rivalités politiques, des générations aux classes sociales, une grande partie du pays avait fini par se retrouver dans un même rejet du système qu’il incarnait.
Le 30 août 2023 avait alors donné naissance à un immense espoir collectif. Celui d’un Gabon réconcilié avec lui-même, débarrassé de ses vieux démons, enfin capable de regarder dans une même direction.
Trois ans plus tard, une question dérangeante mérite pourtant d’être posée : Brice Clotaire Oligui Nguema, qui avait suscité tant d’espérance et de rassemblement, laissera-t-il les Gabonais se déchirer entre eux ?
Car, de mémoire récente, rarement notre pays aura donné le sentiment d’être aussi profondément traversé par des fractures.
Et, contrairement à ce que l’on pourrait croire, ces divisions ne se limitent pas à la question de l’identité nationale. Elles traversent désormais presque tous les aspects de notre vie collective : la politique, les appartenances ethniques, la représentation territoriale, la mémoire de notre histoire récente, l’appréciation de l’action gouvernementale et jusqu’au droit de contester les décisions de ceux qui nous gouvernent.
Comme si chaque sujet national était devenu une nouvelle occasion pour les Gabonais de s’opposer les uns aux autres.
Un pays, plusieurs Gabon, des vérités irréconciliables
Il y a d’abord les partisans du chef de l’État, convaincus que le pays connaît une transformation sans précédent. Pour eux, les chantiers engagés, les infrastructures annoncées et les réformes entreprises témoignent d’une volonté réelle de rompre avec les pratiques du passé.
En face, il y a ceux qui jugent ce bilan à l’aune de leur quotidien. Ceux pour qui les annonces ne remplacent pas l’eau qui manque au robinet, l’électricité qui disparaît sans prévenir, l’emploi que leurs enfants ne trouvent pas ou les difficultés grandissantes à joindre les deux bouts.
Entre ces deux lectures, le dialogue devient parfois impossible.
Le premier est accusé d’applaudir aveuglément le pouvoir. Le second est soupçonné de souhaiter l’échec du pays.
Comme si soutenir une réalisation interdisait d’en critiquer une autre. Comme si dénoncer une difficulté revenait nécessairement à combattre le président de la République.
Pourtant, les deux réalités peuvent coexister. Un gouvernement peut engager des projets utiles tout en laissant subsister de profondes insuffisances sociales.
Le patriotisme ne devrait pas nous imposer de choisir entre reconnaître ce qui avance et dénoncer ce qui ne fonctionne pas.
Le retour inquiétant des calculs ethniques et géopolitiques
À cette opposition sur le bilan s’ajoutent des fractures plus anciennes, que l’on croyait progressivement dépassées.
La fameuse « géopolitique », cette pratique héritée notamment de l’ère Omar Bongo, qui consiste à rechercher un équilibre territorial et communautaire dans la répartition des responsabilités publiques, revient aujourd’hui au centre des conversations.
Dans l’Estuaire, des cadres Fang dénoncent leur faible représentation dans les hautes fonctions administratives. Au Woleu-Ntem, des frustrations et rivalités autour du positionnement des cadres et de l’organisation du parti présidentiel alimentent également les discussions.
Derrière ces revendications se cache une interrogation plus profonde : à qui appartient le pouvoir et qui peut légitimement prétendre en faire partie ?
Faut-il répartir les postes en fonction de l’origine provinciale et ethnique ou privilégier exclusivement les compétences ?
La question est ancienne. Mais sa réapparition dans le débat public révèle combien le sentiment d’appartenance communautaire continue de peser sur notre conception de l’État.
Il faut toutefois distinguer les revendications de certains cadres des aspirations de communautés entières. Les Fang de l’Estuaire comme ceux du Woleu-Ntem ne constituent pas des blocs politiques uniformes.
Car le véritable danger serait de voir chaque nomination interprétée comme la victoire d’une ethnie, et chaque départ comme l’humiliation d’une province.
À ce rythme, l’administration ne serait plus perçue comme un instrument au service de tous, mais comme un patrimoine que se disputeraient les différentes communautés nationales.
PDG, UDB : la guerre des héritages et des fidélités
À ces rivalités s’ajoute une fracture politique particulièrement paradoxale.
Le 30 août 2023 avait consacré le rejet du système Bongo-PDG. Pourtant, une partie des cadres de cet ancien système occupe aujourd’hui une place importante dans la recomposition politique autour de l’Union démocratique des bâtisseurs, le parti présidentiel.
D’anciens pédégistes sont devenus udébistes, tandis que d’autres revendiquent leur fidélité à leur formation d’origine.
Les premiers sont parfois accusés d’opportunisme. Les seconds sont soupçonnés de nostalgie.
Mais cette opposition soulève une question fondamentale : qu’est-ce qui a véritablement changé le 30 août 2023 ? Le système ou simplement ceux qui en occupent les commandes ?
La controverse autour de l’héritage d’Omar Bongo Ondimba illustre cette contradiction.
D’un côté, le PDG défend la mémoire de son fondateur. De l’autre, l’UDB affirme la nécessité de défendre les intérêts patrimoniaux de l’État, notamment dans le dossier des biens mal acquis.
Mais peut-on réellement construire une nouvelle République en opposant éternellement les héritiers d’un même système politique ?
Et surtout, jusqu’à quand l’histoire du PDG servira-t-elle à départager les bons et les mauvais Gabonais, alors même que les parcours des responsables des deux formations se croisent si largement ?
S’opposer au pouvoir : un courage devenu trop coûteux ?
Il existe cependant une autre fracture, peut-être plus préoccupante encore : celle qui sépare ceux qui peuvent exprimer publiquement leurs convictions de ceux qui préfèrent désormais se taire.
Car une démocratie ne se mesure pas seulement au nombre de partis politiques qu’elle autorise. Elle se mesure aussi à la liberté réelle dont disposent ses citoyens pour contester le pouvoir.
Or, plusieurs événements récents interrogent sur l’état de cette liberté.
Alain-Claude Bilie-By-Nze, ancien Premier ministre devenu l’une des voix les plus critiques du régime, est détenu depuis avril 2026 dans le cadre d’une procédure judiciaire relative à des faits présumés d’abus de confiance et d’escroquerie. Sa détention provisoire a été prolongée de six mois en octobre, suscitant une vive contestation de sa défense.
Bien entendu, nul ne saurait prétendre qu’une personnalité politique doit échapper à la justice. Mais le droit de poursuivre un opposant ne dispense pas les institutions de garantir une procédure transparente, équitable et respectueuse de la présomption d’innocence.
Albert Ondo Ossa, candidat de l’opposition à la présidentielle de 2023, poursuit quant à lui son combat politique depuis la France. Il affirme avoir reçu des menaces contre sa vie, ce qui expliquerait son séjour prolongé à l’étranger.
Ali Akbar Onanga Y’Obegue continue, pour sa part, de publier des critiques particulièrement sévères contre la gouvernance actuelle. Sa liberté de parole démontre que toute contestation n’a pas disparu. Mais elle n’efface pas les inquiétudes soulevées par le traitement réservé à d’autres voix discordantes.
À ces situations s’ajoutent les interpellations de responsables syndicaux, les difficultés rencontrées par certains acteurs de la presse et les restrictions imposées aux réseaux sociaux.
Prises isolément, chacune de ces affaires appelle une appréciation juridique et factuelle distincte. Mais considérées ensemble, elles nourrissent une interrogation politique légitime :
Quel message ces événements envoient-ils au citoyen ordinaire qui voudrait simplement contester une décision gouvernementale ?
Si d’anciens Premiers ministres, des candidats à la présidentielle et des personnalités disposant d’une certaine notoriété se retrouvent dans des situations aussi délicates, que peut penser le simple fonctionnaire, le syndicaliste, le jeune militant ou le citoyen sans protection particulière ?
Qui osera encore affronter publiquement le pouvoir, au risque de compromettre sa carrière, ses activités ou sa tranquillité ?
La peur n’a même pas besoin d’être officiellement décrétée pour s’installer. Il suffit parfois que chacun commence à mesurer le prix potentiel de ses paroles.
Et c’est précisément là que réside le danger.
Une société dans laquelle les citoyens n’osent plus exprimer leurs colères n’est pas nécessairement une société apaisée. C’est parfois une société dont les colères deviennent invisibles.
Or, les colères silencieuses ont cette particularité qu’elles s’accumulent loin des regards, jusqu’au moment où elles éclatent, souvent là où personne ne les attend.
L’identité nationale : jusqu’où irons-nous dans la division ?
Comme si ces fractures ne suffisaient pas, une autre ligne de séparation prend désormais une place inquiétante dans les débats : celle de l’appartenance à la Nation.
D’un côté, ceux qui se présentent comme des « Gabonais de souche », parfois autoproclamés « 100 % Gabonais ». De l’autre, des compatriotes binationaux ou issus de familles mixtes, auxquels certains voudraient presque demander de justifier leur présence dans la communauté nationale.
Le débat autour du nouveau Code de la nationalité a donné une nouvelle intensité à ces oppositions.
Pour les autorités, la réforme répond à des préoccupations de souveraineté et de protection des fonctions stratégiques. Pour ses détracteurs, les distinctions qu’elle introduit risquent d’alimenter une hiérarchisation des citoyens.
Au-delà des dispositions juridiques, c’est surtout la traduction de ces débats dans les rapports sociaux qui devrait nous préoccuper.
Peut-on encore parler de cohésion nationale lorsque certains doivent presque s’excuser d’avoir un parent d’origine étrangère ?
Lorsque la consonance d’un patronyme suffit à éveiller les soupçons ?
Lorsque l’on en vient à évoquer des « demi-Gabonais », des « 50-50 » ou des « 25 % », comme si la citoyenneté pouvait se découper en fractions ?
Le Gabon s’est construit avec ses peuples, ses migrations, ses brassages et ses histoires familiales.
Faire de l’origine une mesure du patriotisme, c’est prendre le risque de transformer nos différences en frontières intérieures.
Et ces frontières, une fois installées dans les esprits, peuvent être beaucoup plus difficiles à effacer que celles qui figurent sur les cartes.
Et si toutes ces divisions détournaient le regard de l’essentiel ?
Une question mérite enfin d’être posée : à qui profite cette multiplication des fractures ?
Il serait imprudent d’affirmer, sans preuve, qu’elles répondent à une stratégie délibérée du pouvoir. Mais il serait tout aussi naïf d’ignorer les effets politiques qu’elles peuvent produire.
Pendant que les Gabonais s’affrontent sur leurs origines, la question de l’accès à l’eau et à l’électricité demeure.
Pendant qu’ils comptent les postes attribués à telle province ou telle communauté, le chômage continue de peser lourdement sur la jeunesse.
Pendant que les anciens pédégistes et les nouveaux udébistes se disputent l’héritage politique d’Omar Bongo, les difficultés économiques des ménages ne disparaissent pas.
Pendant que les partisans du président et ses détracteurs s’invectivent sur les réseaux sociaux, les citoyens attendent des réponses concrètes à leurs préoccupations.
Et pendant que la contestation politique devient un exercice de plus en plus délicat, les frustrations sociales, elles, ne cessent pas d’exister.
Le risque est donc double : voir les Gabonais se diviser sur des questions secondaires au regard de leurs urgences quotidiennes, tout en perdant progressivement les espaces nécessaires pour débattre de ces urgences.
Car lorsqu’une société ne peut plus organiser pacifiquement ses désaccords, elle prend le risque de les voir se transformer en ressentiments, puis en affrontements.
Qui prendra la responsabilité de recoudre le tissu national ?
La cohésion nationale ne se décrète pas. Elle ne se construit ni par des slogans patriotiques, ni par la multiplication des cérémonies officielles, ni par l’unanimité apparente autour du chef de l’État.
Elle repose sur des institutions crédibles, une justice respectée, une répartition équitable des opportunités, la reconnaissance des différences et la possibilité pour chacun de s’exprimer sans être immédiatement considéré comme un adversaire.
Le président Oligui Nguema porte, en sa qualité de chef de l’État, une responsabilité institutionnelle particulière dans la préservation de cette cohésion. Mais cette responsabilité concerne également les partis politiques, les responsables communautaires, les médias et chaque citoyen.
Il ne suffit pas d’appeler à l’unité. Encore faut-il empêcher que les désaccords politiques se transforment en antagonismes sociaux.
Il ne suffit pas de dénoncer les divisions ethniques. Encore faut-il promouvoir une administration dont les décisions inspirent confiance au-delà des appartenances provinciales.
Il ne suffit pas d’invoquer la démocratie. Encore faut-il garantir à ceux qui ne partagent pas les orientations du gouvernement le droit de les contester pacifiquement.
Et il ne suffit pas d’afficher les ambitions du développement. Encore faut-il que les populations en ressentent progressivement les effets dans leur vie quotidienne.
Car le véritable danger pour le Gabon ne serait pas seulement que le pouvoir soit contesté. Ce serait que les citoyens cessent de se reconnaître comme membres d’une même communauté nationale.
Ali Bongo avait fini par cristalliser contre lui une large part des frustrations du pays. Le 30 août 2023 avait offert l’espoir d’une réconciliation collective.
Il serait tragique que l’espoir d’un peuple uni contre un système débouche, trois ans plus tard, sur la réalité d’un peuple divisé contre lui-même.
Le Gabon n’a pas besoin de citoyens qui s’affrontent pour démontrer lequel aime le plus son pays.
Il a besoin de citoyens capables de débattre, de se contredire, de contester leurs gouvernants et de défendre des visions différentes de l’avenir, sans jamais cesser de se reconnaître comme appartenant à une seule et même Nation.
Car on peut reconstruire des routes, des écoles ou des centrales électriques. Reconstruire la confiance entre les enfants d’un même pays est une entreprise autrement plus difficile.
Et c’est peut-être là, bien davantage que dans les grands chantiers ou les discours officiels, que se jouera l’une des épreuves les plus décisives de la Ve République.





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